L’amour et les forêts, Eric Reinhardt

« Les profs, leur objectif, c’est de nous rendre conforme à la norme, mais moi je veux garder ma personnalité et mes défauts, qu’on n’y touche pas, qu’on n’essaie pas de me banaliser, ou de me faire entrer dans un moule – tout ce qui fait mon charme, c’est ça que le collège veut corriger, disait Lola quand elle était en verve. Chaque fois que Bénédicte Ombredanne entendait ce discours-là, elle bondissait. Ce sont des clichés, Lola, lui disait-elle, mais le problème c’est qu’à douze ans on ne sait pas que ce sont des clichés, on peut les prendre pour une substance vivante qui n’appartient qu’à soi, parce qu’on sent dans son être quelque chose de brûlant et d’intense, d’urgent, d’intime, qui peut sembler la manifestation de sa personnalité authentique. Mais ce n’est pas brûlant parce que c’est authentique, c’est brûlant parce que c’est nouveau, c’est urgent parce que c’est soi en train de naître et ça s’appelle l’extrême jeunesse : c’est un moment magnifique, je t’envie d’être en train de le vivre, lui disait Bénédicte Ombredanne, mais les splendeurs de cette extrême jeunesse ne sont pas une fin en soi, tu dois les vivre comme la promesse d’autres états qui viendront par la suite, mille fois plus savoureux, à condition que tu saches qui tu es, afin qu’ils puissent se déployer. Bénédicte Ombredanne regardait sa fille droit dans les yeux pour essayer de la convaincre de l’objective véracité de ses propos. Tu sais, ça prend du temps de savoir qui on est, il faut y réfléchir et dans ce but il faut apprendre à penser, oui, penser, tu m’as bien entendue, donc s’équiper des outils adéquats, acquérir une culture, exercer sa sensibilité et son intelligence. C’est à ça que ça sert, les études, figure-toi, et pas à formater les esprits, lui disait Bénédicte Ombredanne, mais ces paroles ne déclenchaient que des regards d’impatience vers la porte du salon, parfois vers le plafond, c’est-à-dire vers sa chambre, où il était flagrant qu’elle désirait se replier, pour fuir sa mère et ses sermons incessants. Alors qu’à l’inverse, vouloir se préserver dans sa pureté originelle au motif que s’y nicherait la quitessence de sa personnalité véritable – car c’est ça que tu veux dire, Lola, non? Silence. Regards échangés. Non? Oui, c’est un peu ça, si on simplifie, lui répondait sa fille de mauvaise grâce (Lola reprochait toujours à sa mère de simplifier outrageusement ses pensées, pour les disqualifier plus facilement), mais vas-y, continue, où veux-tu en venir? Bénédicte Ombredanne lui adressait un long sourire. À ceci : si tu renonces dès aujourd’hui au collège pour pouvoir garder intact cet état originel où tu crois identifier ce qui fait ta singularité, eh bien dans quelques années tu te réveilleras un matin en te découvrant prisonnière d’une situation que tu n’avais pas vue, tu découvriras un système établi là où toi tu pensais qu’il y avait un immense territoire de liberté : tu comprendras qu’à cet état de pure immédiateté correspond une place précisément répertoriée de la femme dans la société, une place immémoriale, choquante, de servitude, de soumission, tu saisiras que ce territoire de liberté est un espace d’avilissement, un moyen de t’attribuer le rôle le plus formaté qu’il soit possible de concevoir (pour le coup, Lola, on peut vraiment parler de formatage), celui de la poupée sensible et émotive, sincère et vulnérable, désarmée, obéissante. Tu m’écoutes? Tu m’écoutes, Lola? »

13 comments

  1. Déborah says:

    … « Regardez, l’ai-je entendu me dire, regardez comme la lumière est belle, vous avez raison de l’affirmer dans votre livre, c’est à l’automne que la lumière est la plus belle, aujourd’hui elle est miraculeuse, on la sent vibrer dans l’atmosphère comme des milliards de particules. J’ai l’impression que si j’avance la main vers la beauté de cette vision je vais pouvoir la toucher et qu’elle va réagir, comme quand on pose les doigts sur le pelage d’un chat. » …

    Très bon dimanche, Mathilde!

  2. Nathalie says:

    Cet extrait donne très envie! Et pourtant au début je me suis dit : « allez, on va encore casser du prof… ». Que nenni, c’est beau.

  3. Nanou de Roumegoux says:

    Apres être venue à bout de la pile posée sur ma rable de nuit, j’ai acheté ce matin Serge JONCOUR en pensant à votre dernier post sur les livres!
    Cet extrait de » l’amour er les forêts » donne envie également. Mais, moi non plus, je n’avais pas connaissance de la polémique sur la genèse de ce roman. ..

    • mathilde says:

      Alors, quel Joncour avez-vous acheté? Sur les deux que j’ai lus, mon préféré est « l’amour sans le faire », que j’ai trouvé très émouvant et qui m’a vraiment marquée…

      • Nanou de Roumegoux says:

        « Repose toi sur moi », le livre dont vous aviez parlé. Je suis bien  » rentrée  » dans cette histoire de deux personnalités que tout sépare. Je poursuis ma lecture en souhaitant un « happy end » : c’est mon coeur d’artichaut.
        Je suis une fanatique de Jane Austen, attirée par les amours qui rencontrent des epreuves, les surmontent …. mais qui se terminent bien.
        A bientôt pour d’autres lectures. Merci de ces échanges.

  4. germaine says:

    Je ne l’ai pas aimé ce livre et j’ai pris le personnage féminin, Benedicte Ombredanne, en grippe…la répétition lancinante de son nom complet tout au long du texte, m’a passablement gonflé. L’écriture est techniquement parfaite, trop, sans âme. J’ai trouvé la dernière scène ridicule.

    • mathilde says:

      J’avoue avoir un avis assez mitigé. J’ai été prise par l’histoire, et l’écriture est très belle, mais je suis absolument d’accord sur le fait qu’elle est presque trop parfaite, un peu trop ampoulée parfois (notamment au début, à cause de ça j’ai mis du temps à entrer dans le livre car j’étais un peu excédée par les longues phrases syntaxiquement parfaites!!). La dernière scène fait un peu « happy end malgré tout » de film, mais c’est surtout celle du milieu qui m’a un peu interrogée, avec le « retour vers le passé », j’avoue ne pas savoir comment la comprendre…
      Quant au nom de l’héroïne, je le trouve joli donc je n’ai pas été ennuyée de le lire si souvent. Je me suis même demandé si ces répétitions et ces phrases si impeccables n’avaient pas un lien avec le côté obsessionnel et harcelant du mari, et avec la recherche de perfection absolue de Bénédicte Ombredanne, euh, pardon, disons B. E.!! 😉
      Maintenant que j’ai connaissance en plus de cette histoire de plagiat signalée par une lectrice dans un commentaire plus haut, je dois dire que je ne suis pas franchement tentée de lire d’autres livres de Monsieur Reinhardt (dont le physique est parfaitement assorti à son écriture, je trouve, soit dit en passant).
      Les extraits que je note ici ne sont pas forcément signe que j’ai adoré le livre en question, parfois c’est juste que j’ai été interpellée par ce passage en particulier.C’est le cas ici…

  5. germaineaimelalaine says:

    Oups, mon commentaire était peut-être un peu sec. J’étais en fait contente de pouvoir donné mon avis sur ce livre…je ne l’ai pas aimé certes, mais après tout, il ne m’a pas laissée indifférente et je l’ai lu jusqu’au bout.
    Comme ça date un peu, je ne me souviens plus de la scène du milieu…

    J’ai lu un jour que vous aimiez Elizabeth Goudge. J’ai lu le Pays du Dauphin Vert quand j’étais jeune et ce roman m’a marquée, et ça m’a fait vraiment plaisir de trouver un écho…

    • mathilde says:

      Nonon, ce n’était pas sec, pas de problème, je ne l’ai pas pris personnellement! 🙂 J’adore discuter livres, d’où ma longue réponse!
      La scène du milieu, c’est aussi un retour vers le passé, avec une Bénédicte Ombredanne sourde (???) qui rencontre un Félicien qui lui déclare son amour. Je n’ai pas compris comment je devais interpréter cette scène???
      Concernant Elisabeth Goudge, même si je sais que cet auteur est totalement passé de mode et complètement désuète, j’ai toujours autant de plaisir à lire ses romans, que je garde précieusement. les descriptions des paysages, des jardins, des sentiments des personnages m’apaisent lorsque je me sens d’humeur tumultueuse, malgré le côté religieux et moralisateur! Je rêve de partir dans les îles anglo-saxonnes et sur les traces de ses romans!

  6. germaineaimelalaine says:

    Pareil pour moi. Le monde intérieur de cette romancière me parle, alors qu’effectivement moi qui suis athée, son côté « petite maison dans la prairie » devrait m’agacer. Mais elle a tout de même une grande finesse psychologique…

    Pour revenir à L’amour et les Forêts, cette scène du milieu je ne m’en souviens pas. J’ai cru en y repensant hier, que vous pouviez peut-être faire allusion à la scène des échanges sur le site de rencontres que j’ai trouvé pour le coup des plus bizarres. Si je me rappelle un peu le personnage B. O. c’est une femme qui a un certain style et là dans cette scène, mon imagination a eu un peu de mal à suivre…

    Continuez de partager vos lectures, c’est bien agréable d’échanger un peu sur les livres (Autour de moi, ils ne jurent que par « Game of thrones »)
    L’année dernière, j’ai beaucoup aimé le roman de Gaëlle Nohant « La part des flammes ».

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