Le coeur cousu, Carole Martinez

« En deux semaines, la robe fut prête et Adélaïde revint pour l’essayer.

Dans la chambre de notre mère où trônait le grand miroir que son succès lui avait permis d’acquérir, le reflet d’Adélaïde vacilla un instant. La belle, désarçonnée par le souffle de la robe rouge qu’elle venait d’enfiler, perdit de son arrogance et le temps fit une pause, légère, imperceptible. Une paix souffla sur le monde et toutes les agonies furent suspendues l’espace d’un regard. La beauté se sentait chez elle dans ce satin de soie aux couleurs violentes au milieu duquel seule sa carnation exceptionnelle pouvait survivre. Mais la trêve ne dura pas. Adélaïde revint aussitôt de son étonnement et, d’un geste du bras, cassa l’harmonie qui s’était faite malgré elle entre sa peau et le tissu. Alors une bataille s’engagea entre la jeune fille et sa robe sanglante : chacune voulait sa place et qu’on la regardât et qu’on ne vit plus qu’elle. L’équilibre se perdit, l’habit étouffait la femme qui en se débattant écrasait l’habit. L’écrin rouge devint vulgaire. Et Adélaïde débusqua l’erreur. Ce poil au menton de sa robe de bal, ce fil qui dépassait à peine, mais agaçait tant la chair de son avant-bras qu’elle l’attrapa entre ses ongles et l’arracha. Et, comme dans les oeuvres de ma mère se glissait toujours quelque mystère, ce fil unique en se rompant brisa l’architecture du tissu et tout un pan de la jupe s’effondra aux pieds de la jeune beauté. »

6 comments

  1. mathilde says:

    Tu vas voir, il est fabuleux! On est transporté dans un conte, vraiment, j'ai eu du mal à décrocher. Je t'envie de ne pas l'avoir encore lu…!

  2. Tasticottine says:

    J'ai adoré ce livre que m'avait fait lire la mamie de mon chéri l'an dernier (sa petite mamie est une championne quand il s'agit de trouver des pépites littéraires). Ca fait très plaisir d'en relire un extrait ici. 🙂

  3. Marie Alice says:

    J’ai découvert ce livre il y a quelques mois (et ton blog il y a quelques jours), c’est un livre magnifique, j’ai adoré, et donc passé deux nuits presque blanches…

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