lecture du dimanche

Je suis rentrée, mais je prends encore un peu mon temps… Je lis, je flâne, je médite, je paresse… et je lis Colette. Je me fais croire que je suis à Casamène, dans une belle maison perdue à la campagne, et encore une fois, je m’émerveille devant l’art de Colette à décrire les chats…

Le magnifique protège-livre est un cadeau de la gentille Marie*, qui m’a beaucoup trop gâtée…♥

« Péronnelle n’a pas de ces terreurs puériles. Cette hospitalisée, qui mourait de faim dans l’herbe où Annie l’a trouvée, porte une robe d’un gris modeste mais de l’étoffe la plus soyeuse, un velours qui fond dans la main et s’argente au soleil. Rien de rasta, rien de ces portugaises bariolées comme des perroquets. Deux colliers noirs au cou, trois bracelets aux pattes de devant, la queue musclée et le menton distingué, avec des yeux d’un vert royal qui vous regardent droit, insolents, caressants, relevés aux coins, soulignés de kohl, Péronnelle irritée ne cèderait pas devant Dieu le Père, pas même devant moi. Elle ronronne, lèche, mord et tape, et toute la maison marche comme un seul homme. Annie disait d’elle, l’autre jour :

– Péronnelle me rappelle ma belle-soeur Marthe, en plus sympathique.

Turbulente comme un chien, Péronnelle emplit Casamène de roucoulements de colombe et de cris flûtés. A l’heure des lampes, elle exulte, déchire des journaux, vole des pelotons, chausse d’invisibles sabots et mène un galop de poulain qui la lance au milieu de la table, où elle devient un amical petit bélier qui nous pousse le menton de son front vigoureux, râpe la joue d’Annie avec une langue en brosse à dents et se sert de ma tête comme d’une passerelle pour sauter sur la cheminée.

(…)

Un roucoulement de tourterelle, pressé et grasseyant, se rapproche de nous. Péronnelle nous a découvertes et vient nous communiquer la grande nouvelle : Péronnelle est en folie! Nous l’accueillons avec plus de froideur que sa situation ne le requiert. Péronnelle est en folie tous les mois, et le matou n’abonde pas dans la contrée.

Impudique et joyeuse, elle se livre devant nous à des danses antiques, dont elle observe chaque rite. Elle est charmante, rayée comme un serpent, le ventre fauve marqué de quatre rangées de taches noires, boutons de velours qui agrafent sur elle sa robe d’un goût parfait…

Par trois fois, le cou tendu, les yeux anxieux, elle a clamé distinctement, en trois syllabes : « Mi-ya-oû! » Appel sacré suivi de noms d’oiseaux, moins faciles à noter et à interpréter. Suit un intermède de danse serpentine, vautrage à gauche, vautrage à droite, soulèvement de la nuque en pont, comme à la Salpêtrière.

De nouveau debout, elle interroge l’horizon et, enflant la gorge, elle exhale une plainte de veau, si basse, si énorme, si disproportionnée qu’Annie ouvre les yeux et sourit…

Entr’acte : danse sacrée… Mais comme, après tout, la présence du matou n’urge point, que le soleil est pénétrant, l’été revenu, les feuilles de l’acacia tentantes en leur vol lour, Péronnelle bondit, la queue de travers, piétine le reste des rites, fixe sur nous des yeux de chèvre folle qui remplissent sa figure et se rue à la poursuite d’une graine de chardon qui voyage dans l’air… »

Si vous avez des histoires de chats, de maisons de campagne et de retraites paisibles à me conseiller, je suis preneuse…

(et bon anniversaire, ma chère Claire! Une lettre partira demain pour toi! Enfin!)

 

 

9 comments

  1. mathilde says:

    @ weriem : j’ai déjà lu Mme Bovary, mais c’est effectivement tout à fait le type de livre que je recherche en ce moment! Et à écouter, c’est différent! Merci pour le lien, c’est téléchargeable gratuitement? C’est génial! Moi, en général, quand je couds, j’écoute des podcasts, notamment l’émission de Guillaume Galienne, sur Inter, « ça peut pas faire de mal »: ce sont des lectures d’extraits, selon un thème, le même principe que l’audio livre, quoi! 🙂

  2. Déborah says:

    Une autre citation…
    « De temps en temps, il faut se reposer de ne rien faire »- Jean Cocteau

    Et pour le plaisir…
    LE CHAT- Charles Baudelaire

    « Dans ma cervelle se promène,
    Ainsi qu’en son appartement,
    Un beau chat, fort, doux et charmant.
    Quand il miaule, on l’entend à peine,

    Tant son timbre est tendre et discret;
    Mais que sa voix s’apaise ou gronde,
    Elle est toujours riche et profonde.
    C’est là son charme et son secret.

    Cette voix, qui perle et qui filtre
    Dans mon fonds le plus ténébreux,
    Me remplit comme un vers nombreux
    Et me réjouit comme un philtre.

    Elle endort les plus cruels maux
    Et contient toutes les extases;
    Pour dire les plus longues phrases,
    Elle n’a plus besoin de mots.
    Non, il n’est pas d’archet qui morde
    Sur mon coeur, parfait instrument,
    Et fasse plus royalement
    Chanter sa plus vibrante corde,

    Que ta voix, chat mystérieux,
    Chat séraphique, chat étrange,
    En qui tout est, comme en un ange,
    Aussi subtil qu’harmonieux » !

    « Le chat », section I, Les fleurs du mal.

  3. mathilde says:

    @ Déborah ; tu as le chic pour dégotter les citations parfaites… Je suis aussi fan de Cocteau que de Colette, et concernant le poème de Baudelaire, je ne me souviens pas de l’avoir déjà lu… je le recopie! Merci! 🙂

  4. Marie* says:

    Ah Colette! Quel régale de la lire! Elle a écrit: « A trop fréquenter les chats on ne risque que de s’enrichir »
    Tout comme Déborah, J’aime beaucoup aussi, les poèmes de Baudelaire sur les chats.
    Je suis contente que ça ta plaise;)

  5. laurence says:

    j’adore aussi l’émission de Guillaume Galienne, sa voix est à tomber et je m’évade aussitôt…en littérature actuelle, il y a « le goût des pépins de pomme » d’hagena qui est parfaitement écrit et qui nous conte une histoire de famille autour d’une jolie maison…

  6. mathilde says:

    @ Marie* : celle de Colette, je la connaissais… Elle écrit tellement bien, cette femme… Pfiou…

    @ Laurence : je l’ai déjà lu, hélas… 🙁 Mais tu avais tout à fait compris de quel type de bouquin je voulais parler, c’est à celui-là que je pensais aussi en écrivant cela! Tu n’en as pas un autre du même genre à me conseiller?…

    @ Claire : De rien! 🙂

  7. Kocks says:

    Hello,
    je me ballade sur ton blog depuis plusieurs heures.
    Merci pour toutes ces émotions,l’humour,la créativité…l’objet de mon post: »Les chats de hazard »de Anny Duperey personnalité à qui j’ai écris et qui m’a répondu…quand elle a pu.Bisoos
    Karine

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