Ce coeur changeant – Agnès Desarthe

ce coeur changeant

Alors qu’elles sortaient du métro et qu’elles s’engageaient sur une large avenue bordée de platanes, Louise dit à Rose :

« Tout ça, c’est fini, ma minette. A partir d’aujourd’hui, on ne s’usera plus les pattes à courir dans ces fichus souterrains. »

Rose aimait le métropolitain, mais n’osait pas le dire, car Louise était l’aînée, Louise savait, elle avait de l’expérience, elle l’avait sauvée. C’était aussi grâce à elle que Rose avait trouvé un emploi d’habilleuse à l’Opéra-Comique, et c’était un travail qu’elle aimait car on y tâtait de belles étoffes, des coiffes de reines. La boîte dont les différents tiroirs s’ouvraient en coulissant les uns sur les autres renfermait des dizaines de sachets en gaze, qui eux-même contenaient mille sortes de boutons, en nacre, en ébène, en verre, en tissu. Toutes les couleurs et toutes les formes y semblaient représentées, et c’était sa responsabilité. Elle était la gardienne des boutons. Son rôle consistait, entre autres, à dénicher l’identique à celui qu’on avait perdu sur scène, dont le fil avait craqué, au moment du final. Parfois, Rose pensait à ce lieu mystérieux, quelque part sous les planches que foulaient les artistes, un pays de rainures où tous les boutons perdus finissaient par s’échouer, constituant une lande secrète qui mêlait le brillant au terne, l’opaque au transparent. Rose adorait ses boutons et s’inquiétait de leur destin à un point qui agaçait Louise.

« Tu les préfères à moi », disait-elle.

Une fois trouvé le remplaçant, il fallait le coudre, et Rose s’y appliquait si bien qu’elle était convaincue qu’aucun bouton cousu par ses soins ne risquait de se détacher. On pouvait faire danser Carmen, battre Polichinelle ou se suspendre au manteau de Paillasse, le fil tenait bon. Rose y veillait.

 Extrait du roman Ce cœur changeant, Agnès Desarthe

19 comments

  1. Marie* says:

    Très joli extrait…Je n’ai lu d ´Agnes Desarthe que »mangez moi »qui ne m’avait pas franchement convaincue…Dans un univers différent,as tu lu »Dans la main du diable » d’Anne-Marie Garat ?Je pense que ça te plairait bcp! Moi,j’ai avalé la trilogie:) bon dimanche !bisous*

    • mathilde says:

      Ah, tu n’as pas aimé « Mangee-moi »? J’avais beaucoup, beaucoup aimé… J’aime les pesonnages un peu marginaux, et j’avais beaucoup aimé l’écriture. Qu’est-ce qui t’avait gênée?
      Ma mère a lui la trilogie de Garat et m’avait proposé de me la prêter, mais c’était à une période où je n’avais pas bcp de tps pour lire : tu me donnes envie, je pense la lui piquer aux vacances de février! 🙂
      Bises!!

      • Marie* says:

        Je l’ai lu il y a longtemps, à sa parution,et j’avais trouvé l’idée très bonne mais que le tout manquait de corps…Mais je suis Très difficile,car j’aime énormément les classiques et suis souvent un peu déçue soit par la facilité à laquelle cède parfois les auteurs, soit par le manque de matière…bref, la trilogie Garât n’en manque pas du tout, l.ecriture est belle et l’intrigue finement ficelée.Jette toi dessus! Moi, je relirai « Mangez-moi » qd j’aurai un peu plus de temps…Dire que le dernier Mathias Enard patiente encore!!!

        • mathilde says:

          Il me semble être aussi très difficile pour les auteurs contemporains, mais je n’ai pas ton bagage littéraire! Mais je te trouve sévère! Celui que j’aimerai lire d’elle : « Comment j’ai appris à lire »…
          J’avais lu « Parle-leur de batailles, … », de Mathias Enard : c’est sûr que c’est pas le même genre!! 🙂 tu en as un autre à me conseiller?

  2. Déborah says:

    C’est pour ça aussi que j’aimais venir flâner par ici…

    « Je déclare qu’après tout, il n’y a pas de plaisir qui vaille la lecture ».
    Jane Austen (Orgueil et préjugés)

    Très belle journée. Bises

    • mathilde says:

      Je savais que cet article méritait d’être publié, au moins pour toi! 😉 Je vais essayer de publier un article « lecture » par mois, je me suis un peu trop centrée sur la création manuelle ces derniers temps, et là j’ai vraiment envie d’élargir de nouveau à tous les domaines de l’imaginaire! 🙂
      Ta culture littéraire m’épate toujours… Chaque fois tu as le poème parfait, ou la citation parfaite… J’adore lire tes commentaires, j’ai l’impression d’ouvrir mon esprit chaque fois!
      Et toi, que lis-tu?

      • Déborah says:

        Tu vas être sûrement très déçue car ma culture littéraire n’est pas aussi étendue que cela. Grâce à tes billets, j’aime faire des recherches pour apporter toujours un petit plus à mes commentaires (comme une citation ou un poème). Ça me permet en quelque sorte, d’élargir un peu plus ma culture (qui est loin d’être aussi riche que la tienne).
        D’apprendre par la même occasion!
        Désolée si je t’ai fait croire que j’avais une super culture littéraire. Loin de là, hélas…

        J’aime lire tout style de livres. Là je suis plongée dans un thriller: « Une ombre sur la ville » de James Patterson. Avant, je lisais « Madame Seyerling » de Didier Decoin. Un tout autre genre…

        C’est vraiment bien que tu reprennes cette rubrique. Moi qui suis toujours à la recherche de bonne lecture, de nouveaux auteurs.

        • mathilde says:

          Pff, quelle idée! Comment pourrais-je être déçue devant ta curiosité intellectuelle et ta sensibilité littéraire? Moi aussi, parfois, j’essaie d’élargir un peu mes lectures (idéalement j’aimerai lire une biographie de chaque auteur que je lis, un ouvrage historique sur l’époque où il a vécu et un autre sur l’époque du livre, et deux romans d’autres écrivains contemporains de l’auteur : tu imagines bien que ça reste à l’état de voeux pieux!)… Je t’avoue que je suis rassurée de voir que tu ne connais pas tout par coeur (mon complexe d’infériorité ne s’en remettrai pas! 😉 ), et ça n’enlève en rien l’à-propos de chacun de tes commentaires, qui me cultive à chaque fois! 🙂
          Bises et bonne soirée, chère Déborah!!
          (J’avais lu « le promeneuse d’oiseau », de Didier Decoin, que j’avais bcp aimé, mais rien d’autre! Par contre les thrillers, là, j’ai une grosse lacune… Agatha Christie, ça compte?!)

  3. Leaureine says:

    Oh oui ! Un livre qui parle d’étoffes, de couture, et surtout d’amour pour les boutons ! Depuis ma plus tendre enfance, je les adore….mais mère en avait même cousu sur un coussin pour moi et je ne cessais de les admirer…
    Je vais courir à la recherche de cet ouvrage !
    Merci pour cet élégant extrait !

    • mathilde says:

      Alors, je me dois de te prévenir pour que tu ne sois pas trop déçue : le livre n’évoque l’emploi de l’héroïne que sur ces quelques lignes. Tu n’y trouveras pas grand’chose de plus sur l’univers de la couture… Mais c’est un beau livre malgré tout, que ça ne t’empêche pas de le lire! 😉

  4. isacool says:

    quel magnifique extrait!!! merci beaucoup Mathilde … besoin de lire ces temps-ci et peu d’idées à part mon ordinaire, les polars…

    rien à te proposer sauf un roman que j’avais adoré d’Alice Ferney: « Grâce et dénuement », chronique chez des gens du voyage…superbe…

  5. Klava says:

    J’adore trouver dans les bouquins que je lis des personnages qui tricotent 🙂

    D’ailleurs j’ai commencé à me faire une petite collection à chaque fois que j’en crois une 😉

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