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Jacob, Jacob – Valérie Zenatti

13 mars 2016

Jacob, Jacob

« Il lui est arrivé d’aller à la piscine pour draguer des filles, comme tout le monde, de leur offrir un créponné, une limonade, ou de monter sur le grand plongeoir en ignorant les regards qu’il savait posés sur lui, guettant la figure parfaite de la flèche humaine dans les airs, mais plus que tout c’est la sensation de l’eau sur la peau qui l’enivre, comme la musique, qu’elle soit portée par le martèlement des darboukas et le chant des violons lorsqu’elle est arabo-andalouse, ou soutenue par les trompettes, les pianos et les guitares des chansons françaises. Il aime les mots lorsqu’ils sont chantés, on dirait qu’ils déploient un sens plus profond, plus juste, il aime les notes et les rythmes qui en disent plus encore, atteignent directement au cœur, au ventre, viennent le chercher pour l’entraîner dans la danse. (…) La musique, l’eau, ce sont ses deux éléments, ceux qui lui manquent ici, au camp, sans compter un autre vide qu’il ressent et pour lequel il n’a pas de mots. Il voudrait se souvenir d’un poème, il en a appris tant par cœur, mais depuis qu’ils sont dans le Hoggar, soldats de l’armée française, la mémoire des poèmes s’est enrayée, il bute contre ls mots qui fourmillent dans une sarabande anarchique, il se souvient pourtant du nom de ceux qui les ont écrits, Hugo, Rimbaud, Baudelaire, il voit même leurs visages, mais seulement leurs visages, comme si ce qu’ils avaient écrit pouvait être anéanti par le soleil du Hoggar, les ordres du sergent-chef, les nuits glaciales. Pourtant, monsieur Baumert leur avait dit que la poésie résiste à tout, même au temps, à la maladie, à la pauvreté, à la mémoire qui boite, elle s’inscrit en nous comme une encoche que l’on aime caresser, mais les vers, ici, ne trouvent pas leur place, ils jurent avec les uniformes, sont réduits au silence par les armes et le nouveau langage aux phrases brèves et criées qui est le leur. Monsieur Baumert leur a menti, ou s’est trompé, les heures passées à mémoriser des poèmes n’ont servi qu’à obtenir de bonnes notes, et le sergent-chef se fiche des notes (…). »

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15 Comments

  • Reply Déborah 13 mars 2016 at 10 h 39 min

    « Où en étais-je? Ce matin, le docteur rêvassait, fredonnant une vieille chanson qui me serrait le coeur sans que je sache pourquoi. Il a remarqué que j’étais en train de l’observer et a approché l’index de son oreille en disant: entendez-vous Manon? Je la connais, lui ai-je répondu, mon père l’adorait. Il a souri en haussant les épaules: non, je ne vous parle pas de la chanson, écoutez… les oiseaux. J’entendais les passeraux, en effet, et le vent dans le blé tendre. Il a ajouté: et ce chant-là, il vous dit quelque chose? Ce sont les cailles, ma petite, les cailles, elles sont cachées dans le blé.
    J’ai senti le chagrin m’envahir.
    Ecoutant ces mots d’apparence anodine, j’étais agitée par des sentiments confus, venus du fond de moi et tout d’un coup, j’ai compris. La mémoire est ainsi, comme un paysage intérieur dont les recoins s’embrument au cours du temps, sans que tu t’en apreçoives, quand brusquement réapparait, au gré d’un souffle de vent, une lisière, une rivière, une colline. Alors, c’est comme si tu retrouvais un trésor enfoui. Tu es encore trop jeune pour ressentir de telles choses. Tu le verras bien que l’oubli n’existe pas, mon petit Jean adoré(…). »

    Le chant des passereaux – Olivier Deck

    • Reply mathilde 14 mars 2016 at 16 h 37 min

      Ooh, ça me donne envie!! :-))
      Merci Déborah!

  • Reply Mathilde 13 mars 2016 at 16 h 43 min

    Je l’ai justement fini hier! Magnifique…

    • Reply mathilde 14 mars 2016 at 16 h 38 min

      Je l’ai dévoré, et depuis je n’arrive pas à ouvrir un autre livre… Tu as enchaîné sur quoi? Je pense qu’il faut un tiut autre style pour ne pas attendre le même niveau! 😉

      • Reply Mathilde 16 mars 2016 at 16 h 28 min

        Je vais commencer un Jeanne Benameur, ça devrait être bien!

        • Reply mathilde 16 mars 2016 at 20 h 56 min

          On doit avoir les mêmes goûts littéraires! J’ai lu « les insurrections singulières », et je l’ai vue à un colloque en début d’année portant sur les apprentissages : ça m’a donné très envie de lire « les demeurées »…

          • Mathilde 20 mars 2016 at 18 h 25 min

            On dirait bien oui! Je n’ai pas lu ceux là, je les ajoute tout de suite à ma liste! Cet été j’ai adoré « Profanes » et là je lis « Otages intimes » qui pour l’instant me plaît beaucoup aussi.

  • Reply muenzeeins 13 mars 2016 at 20 h 01 min

    merci pour ce partage, je ne connais pas ce livre, mais l’extrait donne très envie de la découvrir….

    • Reply mathilde 14 mars 2016 at 16 h 38 min

      Il est vraiment très beau, un beau style, une grande sensibilité et beaucoup d’empathie pour ses personnages… Je te le conseille vivement!

  • Reply jardin interieur 14 mars 2016 at 10 h 06 min

    j’adore cette auteure!! c’est une personne formidable!! j’ai eu l’occasion de passer une journée avec elle lors de « l’été du livre » à metz ( bon j’étais étudiante donc c’était il y a quelques années 😉 ), un jour inoubliable…

    • Reply mathilde 14 mars 2016 at 16 h 39 min

      C’est une découverte pour moi, je ne l’avais jamais lue. Tu en as un autre à me conseiller?

  • Reply Marie* 14 mars 2016 at 16 h 08 min

    Magnifique…bisous Mathilde

    • Reply mathilde 14 mars 2016 at 16 h 39 min

      Je suis contente que ça plaise à quelqu’un d’aussi exigeant que toi!! 😉

      • Reply Marie* 16 mars 2016 at 15 h 35 min

        La peste s’incline parfois!!!!hihi

  • Reply Tasticottine 16 mars 2016 at 10 h 25 min

    Je ne connaissais pas Valérie Zenatti. J’aime beaucoup sa façon d »écrire, c’est rythmé, imagé. C’est beau comme de la dentelle.
    Je me le note, je vais tâcher de trouver l’ouvrage. Merci Mathilde, j’aime beaucoup ces petits interludes littéraires que tu nous proposes.

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