A la table des hommes – Sylvie Germain

A la table des hommes

 » Il a beau se laver, se frotter, boire et recracher, l’encrassement qu’il éprouve est tenace; il en tombe malade. Pendant des jours la fièvre lui touille la chair qui n’est plus qu’une pâte visqueuse, elle le consume par flambées, son corps ruisselle de sueur. Il exsude sa terreur, son humiliation, sa colère, il s’en délivre comme d’eaux sales. Il se sent peu à peu lavé, lessivé, rincé au-dedans de son corps, soumis à une formidable ablution. Puis la fièvre retombe, s’éteint, il se relève sauf, mais exténué, et privé de son flair formidable. Son odorat n’a pas disparu, mais il s’est amoindri; le monde alentour perd son fort relief olfactif, les odeurs lui parviennent atténuées, et moins nombreuses. Une sensation de faiblesse et de froid l’enveloppe comme si une brume chargée de grésil floconnait sous sa peau.

Ce qui grésille en lui, ce sont les mots. Le peu de vocabulaire qu’il avait acquis s’est disloqué sous le choc de l’agression, puis dissous dans la fièvre, et des lambeaux de vocables flottent dans sa tête, s’y heurtent les uns aux autres. Tous ces mots concassés, il veut les ressaisir, les reformer, les affûter, et surtout les multiplier, il lui faut compenser l’amenuisement de son odorat en s’emparant du langage comme d’un instrument d’exploration des choses et des gens, en faire une faculté de perception, un sixième sens qui ramasse et concentre les cinq autres. Une arme pour comprendre tout ce qui se dit, et ce qui se trame dans ces dires. Il veut aussi pouvoir nommer les choses, les sensations, les sentiments, et plus encore ce qui échappe aux sens, à la saisie immédiate, à l’évidence. Nommer pour prendre à son tour la parole et tenter de survivre parmi ses congénères si imprévisibles, déconcertants, comme il le devient de plus en plus à lui-même. La part d’inconnu en lui ne cesse de s’amplifier, il s’égare dans ses propres méandres. Nommer pour tenter de s’orienter dans ce labyrinthe intérieur semé d’obstacles, de traquenards, de gouffres. Nommer pour grandir, pour lutter, se défendre. Nommer pour vivre. Lorsque enfin il retrouve l’usage de la parole, il demande à apprendre à lire et à écrire. »

Sylvie Germain est un de mes auteurs favoris, une des rares auteures contemporaines dont j’ai lu quasiment tous les livres, et dont je suis l’actualité depuis des années. Son écriture, chaque fois, m’enchante, me fascine, me transporte, m’interpelle, m’envoûte. Si vous ne connaissez pas cette auteure, profitez des vacances pour la découvrir, vous ne sortirez pas indemne de son univers, qui ne peut laisser indifférent.

Je vous donne rendez-vous dimanche prochain pour un autre article lecture, dans un genre différent, mais qui vous devrait aussi vous intéresser!

12 comments

  1. Déborah says:

    Je crois qu’il faut que je choisisse le bon moment pour faire connaissance avec cette auteure. Je ne veux surtout pas passer à côté d’une lecture qui va me fasciner, m’envoûter, me transporter…

    J’ai commencé hier un nouveau livre par ces quelques mots:
    « Il est de curieux rendez-vous que la vie nous tricote de sa deuxième paire de mains, ces petites mains blanches, habiles et gracieuses, qu’elle se réserve le droit d’utiliser parfois pour nous laisser un goût de miracle sur les lèvres.
    Cet après-midi, nous avions décidé de marcher jusqu’au frond de mer. La petite et moi descendions prudemment la pente raide qui nous bousculait vers la ville. Je serrai mon châle autour de mon cou: en cette fin de journée, un souffle frais éparpillait les pétales bleus des jacarandas sur les trottoirs, en se frayant un passage dans les rues encore tièdes… »
    Les quatre saisons du citronnier- Souad Benkirane

    • mathilde says:

      J’espère vraiment que ça te plaira, mais oui, prend ton temps pour le découvrir! De te l’offrir, ça m’a donné envie de relire Magnus!!
      Le début de ton roman me donne beaucoup envie, tu me diras s’il t’a plu?

  2. mamikou says:

    bonjour,merci de partager un si beau commentaire sur cette auteure que je lis avec énormément d’émotion depuis longtemps aussi .Cela me touche que vous en appréciez également l’écriture tellement « envoûtante » c’est le mot qui convient…..bel été à vous ,beau bébé….belles coutures que je trouve toujours ravissantes!

  3. mamikou says:

    rebonjour! je ne peux m’empêcher d’ajouter ce petit message….toujours à propos de Sylvie Germain….un petit tout petit livre déniché dans une gare(alors que je travaille dans une librairie….chut!) mais parfois on attend longtemps looooongtemps dans les gares!!!!Le titre de ce petit bijou: »petites scènes capitales » que je vais relire!bonne fin de semaine allongée!!!!

  4. Ofild'Adèle says:

    Un nouvel article du moins original. Je ne connais pas cette auteure, pourquoi la découvrir avec toi. Je suis à une lecture plus classique en ce moment, sous les rayons du soleil de l’Oise, Anna Galvalda – Ensemble c’est tout. Beaucoup plus construit que le film, j’aime beaucoup me compléter le scénario.

    • mathilde says:

      Généralement, je suis déçue par les films adaptés de livres… Mais comme j’accroche moyennement avec Anna Gavalda, dans ce cas précis ça a été le contraire! Guillaume Canet y est sans doute pour beaucoup… 😉

  5. Yuliya Ollivier says:

    Bonjour Mathilde! Après avoir lu ton article je suis allée au magasin des livres le plus proche en espérant trouver un livre de cet auteur pour découvrir . Le seul que j’ai trouvé c’est « Petites scènes capitales » . Et c’est magnifique ! Sylvie Germain a un vocabulaire extraordinaire, elle utilise des mots comme des pierres précieuses. « …son écorce est brunâtre, sillonnée de crevasses et rugueuse au toucher. Les feuilles, plates et trapues, sont infusées de lumière, saturée de jaune franc ; certaines sont tachetées de rouge orangé, à peine. Au moindre souffle de vent, le feuillage frémit et répand une formidable sonnaille de jaune, un cliquetis d’or, de soufre, de paille et de safran… »
    Merci beaucoup d’avoir permis de découvrir Sylvie Germain.

    • mathilde says:

      Aaaaah, je suis ravie que tu aies aimé, et de t’avoir permis de faire cette belle découverte!!! De mon côté je n’ai pas lu ce titre, mais Mamikou me le conseille dans un des commentaires juste au-dessus : je pense que je vais vite l’acheter ou l’emprunter!!
      Oui, son vocabulaire, ses tournures de phrases, ses thèmes de prédilections : tout fait de cette auteur un écrivain à part, et d’une qualité assez incroyable…

  6. violaine says:

    Merci Mathilde pour cette découverte ! Sa façon d écrire est originale ! Je me permets de te laisser un petit mot car j ai par contre j ai éprouvé un sentiment désagréable en lisant ton extrait et celui de yuliya Olliver. Pour moi certaines phrases s entrechoquent dans mon esprit car elles me semblent incohérentes: comme le grésil qui ne peut floconner, c est tout l inverse d un flocon, ou un objet trapu qui ne peut être plat. Ce sont en quelques sortes des non sens qui me semblent désagréables même s ils sont voulus par l auteure. Suis je la seule à être gênée par cela ?

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