Créer Tricot tricot femme

Le gilet du monde intérieur

24 mai 2022

Force est de constater que je n’ai pas été très fidèle à mes résolutions de début d’année, qui consistaient à coudre et bloguer de façon un peu plus assidue. Pour être juste, j’ai bien cousu et tricoté, mais souvent, l’élan me manque ensuite pour prendre les photos, écrire l’article et le publier. En grande partie parce que l’ère des blogs et l’émulation qui va avec sont terminées, mais aussi parce que, à l’heure où toutes nos données personnelles sont collectées et utilisée par on ne sait qui dans on ne sait quelle intention, j’avoue que la belle spontanéité qui motivait mes articles s’est quelque peu nuancée. Cependant, je vais tenter de garder encore un peu de naïveté en poursuivant mes publications avec ma tête dessus et aucune intention commerciale derrière…

Ces derniers temps, j’ai lu pas mal de petites publications sur l’hypersensibilité. J’avais entendu une émission sur france inter à ce sujet il y a un an (ou deux?), et j’avais ressenti un intense soulagement en me reconnaissant dans ce type de profil – alors que je suis la première à détester coller des étiquettes aux gens (ce qui m’a d’ailleurs bien souvent posé problème dans ma sphère professionnelle, où chaque patient doit être évalué, coté et étiqueté). Me rendre compte que ce que j’avais toujours considéré comme une anomalie, presque un handicap, à corriger pour pouvoir me fondre dans un groupe et répondre aux exigences d’une vie sociale « normale » (moyennant une intense fatigue psychique et le sentiment de ne jamais être à la hauteur, jamais à la bonne place) pouvait au contraire être considéré comme une richesse à cultiver, m’a énormément apaisée et m’a permis de me voir un peu moins sévèrement et d’arrêter d’être perpétuellement dans la comparaison et dans le forcing.

Ces lectures éparses que j’ai faites m’ont aussi encouragée à renouer avec mon petit monde intérieur. Depuis longtemps, j’avais tendance à le négliger pour me forcer à aller vers l’extérieur, vers la réalité tangible des autres, pour pouvoir « avoir les pieds sur terre » et essayer de m’adapter aux situations professionnelles difficiles, aux relations humaines parfois houleuses, sans m’effondrer à la moindre bourrasque. J’avais l’impression que si je barricadais ce petit monde intérieur, je serais moins perméable aux émotions (les miennes et celles des autres), et que je mènerais ma barque plus facilement que durant mon enfance, où l’étiquette de l’enfant « compliquée », de la fille étrange qui reste dans son coin, m’a si souvent collée au basque.

Finalement, j’ai compris en lisant un peu (et en en discutant avec mes amies chères) qu’au contraire, mon petit monde intérieur me permettait de me sécuriser lorsque le monde extérieur m’envahit trop – à condition de ne pas m’y réfugier systématiquement – parfois, juste l’évoquer mentalement me rassure dans les moments d’angoisse. L’écriture, la lecture, de longues promenades en solitaire, du temps passé à admirer un arbre ou les détails d’une façade de maison, soigner mon jardin (le vrai!) et tant d’autres choses me permettent de cultiver cette petite bulle invisible dont je m’entoure, et qui me permet de recevoir les évènements extérieurs de façon un peu adoucie. Evidemment, il est beaucoup plus simple d’assumer pleinement son goût pour ce type d’activités lorsqu’on tutoie la quarantaine que lorsqu’on est enfant et qu’on refuse de jouer avec les autres pour pouvoir lire sur le banc à l’heure de la récréation, ou lorsqu’on est jeune adulte et qu’on doit chercher une excuse valable pour refuser cette soirée avec plein de gens qu’on ne connaît pas dans une ambiance enfumée et bruyante (l’excuse « J’ai pas envie, je préfère rentrer chez moi écouter un vinyle en tricotant avec mon chat contre moi » n’étant pas socialement acceptable avant 35 ans – et encore).

J’en avais déjà parlé un peu ici, mais la couture et le tricot sont pour moi une façon de construire cette bulle, autour de moi, de manière réelle. Le choix des patrons, celui des couleurs, les imprimés, vont me permettre de prolonger ce monde fleuri, doux et un peu nostalgique que j’ai dans la tête, de m’en revêtir. Ma tenue est un peu une métaphore de mon imaginaire. C’est aussi une façon « d’annoncer la couleur » aux autres : attention, fragile! A manier avec douceur et délicatesse!

Et puis aussi, la couture et le tricot, ce sont des activités solitaires, lentes, méditatives, où l’on doit prendre son temps et où l’on est pleinement présent, des activités qui permettent une totale absorption de l’esprit dans la tâche, et refoulent loin, très loin, le monde extérieur.

Je vous parle de tout ça parce que ce gilet que je vous montre aujourd’hui est vraiment l’illustration de ce sentiment que je peux avoir parfois, lorsque j’ai cousu ou tricoté quelque chose, d’avoir sous mes doigts, de façon palpable, quelque chose qui pourrait sortir de mon monde imaginaire.

Ce modèle, c’était celui que je voulais à tout prix tricoter lorsque j’avais reçu le catalogue BDF à l’automne dernier. Au départ, je pensais le faire en beige, comme le modèle, mais j’ai changé d’avis en réalisant que j’avais déjà un gilet torsadé de ce coloris. J’ai donc opté pour ce vieux rose, en pensant qu’il irait avec moins de choses, mais la couleur douce me plaisait vraiment énormément. Je ne regrette pas du tout ce choix, car, étant souvent habillée dans des tonalités de bleu, vert ou violet/rose, ce gilet s’assorti finalement avec plus de la moitié de ma garde-robe (il s’assortit par exemple parfaitement avec la robe que je vous ai montrée précédemment!). La couleur est douce, et le fil ajoute encore à cette sensation de douceur, avec un petit côté douillet, moelleux et adouci (il a un rendu un peu mohair). J’aurais largement préféré le tricoter avec un fil 100% naturel (comme le fil Lima, qui n’existe hélas plus chez BDF), mais honnêtement, le rendu est très joli et agréable au toucher. Je l’ai porté plusieurs fois mais pas encore lavé. Quelques bouloches se sont formées aux endroits de frottement, mais comme le fil est assez mousseux, je ne trouve pas que ce soit trop embêtant. A voir par la suite.

Je le voulais d’une longueur très précise : un peu court, mais tout de même assez long, pour être porté ouvert sur une robe avec la taille marquée, et fermé sur un pantalon. Ça n’a pas été évident de calculer la bonne longueur, car il y a des empiècements aux épaules, ce qui faussait un peu les calculs, mais finalement, il a pile la longueur que je souhaitais, et un petit côté rétro que je trouve très mignon.

Les motifs sont vraiment jolis, avec différentes sortes de torsades, et les empiècements aux épaules en côtes qui structurent un peu le tout. Je suis assez contente du choix des boutons : j’hésitais entre bois clair ou foncé, et je trouve que le choix de boutons foncés (ils sont en réalité en capsules de café recyclées) lui donne un peu de caractère.

Un joli gilet pour affronter l’extérieur tout en me sentant appartenir à un monde où tout n’est que calme, douceur et gentillesse!


L’avis de Monsieur : « Si je devais deviner à qui appartient ce gilet, je saurais tout de suite qu’il est à toi! »


Fiche technique

  • modèle : M1915, catalogue Créations Bergère de France 2021/2022
  • fil utilisé : Flocon, coloris corail (la couleur ne ressort pas du tout fidèlement sur le site, la vraie couleur est celle des photos du blog!)
  • n° d’aiguilles utilisées : 3,5 et 4 (je tricote toujours un demi-numéro en-dessous de celui indiqué)
  • niveau de tricot : intermédiaire
  • modifications : j’ai simplement ajusté la longueur à mes souhaits.
  • points forts : il est super agréable à tricoter. Les torsades sont variées, on voit le motif se créer au fur et à mesure, il y a de la texture et du relief, un vrai régal!
  • points faibles : si vous avez l’habitude des tricots sans couture, fuyez!! Il se compose de dix pièces (deux 1/2 devants, un dos, deux manches, deux empiècements d’épaules, deux bandes de côtes des devants et une bande de côte d’encolure) à assembler ensemble par des coutures à la main. Un travail long et minutieux, mais le résultat en vaut clairement la chandelle!

14 Comments

  • Reply Myriam 24 mai 2022 at 11 h 52 min

    J’adore l’avis de Mr ❤❤❤ !!! Je reconnais beaucoup ma fille Clementine dans tes écrits… un tricot chez moi est porteur de tout ca aussi … doutes tendresse joie desillusion plaisir aboutissement ….reflet de notre grande vie intérieure et tellement axée sur des détails (visibles que par nous )
    Je te laisse je vais relire ton article et encore m’impregner
    Bonne journée
    My13960

  • Reply Odray.S 24 mai 2022 at 12 h 25 min

    Je renoue avec le commentaire directement sur le blog pour cet article si inspirant. Et puis, l’ère des blogs me manque justement. Le gilet est superbe, il te va à merveille ! Magnifique choix de couleur. Et puis, la réflexion sur la bulle et le monde intérieur me parle tellement. Je pense partager ce trait de personnalité, à la différence que j’ai une tendance contemplative beaucoup trop marquée. En d’autres termes, je me réfugie dans tout ce qui touche à la création, je me projette, mais je passe beaucoup trop rarement à l’action et ma créativité se concrétise trop peu. Et ce n’est pas Instagram et son défilé incessant d’idées créatives qui m’aident hihi. Merci et bravo, c’est toujours un plaisir de te retrouver.

  • Reply Axetoile 24 mai 2022 at 12 h 53 min

    Très joli gilet, ça fait du bien que quelques personnes continuent à alimenter leur blog. Douce journée à toi.

  • Reply TRICOUSIEETPOETURE 24 mai 2022 at 12 h 56 min

    Wouah, un superbe tricot, j’adore les épaules, et un bel article qui va avec et résonne si fort avec ce que je traverse! La belle idée que d’avoir le gilet du monde intérieur pour t’accompagner aussi au dehors! Ma grande a 8 ans HPI et hypersensible aussi comme moi. l’effet miroir. L’accompagner, s’accompagner. Enseignante mi-temps pour cocooner avec n°2 qui est un vrai bonheur quand on aime tant rester dans ses intérieurs mais le contraste avec les jours travaillés est parfois déroutant. Ce petit monde intérieur bousculé par le dehors, pas à la hauteur, pas à la bonne place, fatigue, comme je connais tant ça, et que même à presque 40 ans la culpabilité et les insomnies prennent de la place par moment, trouver des chemins, des équilibres, préserver intensément des temps pour soi, yoga, tricot, atelier couture, ces bulles si justes où tout semble léger.
    Merci pour tes mots, belle journée.

  • Reply Milène 24 mai 2022 at 19 h 58 min

    Quel plaisir de te lire, comme à chaque fois..!
    Je me retrouve totalement dans tes réflexions, mais comme toutes tes lectrices je pense 😉
    Quant à ton gilet, il est effectivement très mignon, vintage, et te va à ravir!

  • Reply liloudelaperelle 25 mai 2022 at 10 h 07 min

    Splendide gilet. Et comme je n’aime pas tricoter en rond, cela ne me dérangerait pas de le tricoter ce modèle, j’en ai même très envie mais j’ai des encours à finir (que je ne finis pas) donc soyons sérieuse, pas de nouvel ouvrage. J’aime tjs autant tes articles de blog, ils sont bien écrits et bien illustrés. Pour ma part, cela fait assez longtemps que je sais que j’aime bien vivre en partie « dans ma tête », j’aime être avec les autres mais j’ai aussi besoin d’être seule avec moi-même (et clairement l’amour du tricot et de la couture sont des marqueurs). Je suis ainsi tjs contente d’avoir des déplacements que je fais en train car j’adore la solitude du train (où je tricote ou je fais de la tapisserie en écoutant des podcasts), j’ai voulu absolument avoir une cuisine fermée car j’aime être en paix avec ma radio quand je prépare à manger….J’admire bcp les gens pleins d’énergie qui font plein de bénévolat, qui tous les soirs ont des réunions et sont dans le mouvement et l’action mais j’ai compris que je suis moins dans le monde qu’eux. Il faut trouver ce point d’équilibre et avec le temps, je crois qu’il est possible de l’atteindre.

  • Reply LES TRIBULATIONS D'UNE BRETONNE 25 mai 2022 at 15 h 15 min

    Comme il est beau ce gilet! et comme il est douillet! Moi-même qui l’ai fait en beige (j’ai voulu faire comme le modèle en raison d’un gros coup de coeur pour les boutons à fleurs) je l’adore et le chéris précieusement. Un petit bémol, il perd ses poils. Je pense qu’avec le temps, cela passera.
    Ton article m’a beaucoup ému… Comme il me parle, j’ai l’impression de me lire…. Etant une grande hypersensible, je comprends parfaitement ce que tu ressens. Moi même j’ai toujours eu le sentiment de vivre en décalé par rapport aux autres, de tout ressentir beaucoup plus fort que les autres. J’ai parfois l’impression d’être une extraterrestre. Comme j’ai pu faire des efforts pour m’intégrer!…. Cela m’a valu dix ans de troubles alimentaires et plus tard des crises d’angoisse … J’ai fait un gros travail sur moi même. J’ai compris que j’étais ce que les autres voulaient que je sois. J’ai guéri lorsque j’ai décidé d’être moi même et accepté que je ne pouvais pas être appréciée de tout le monde. Encore maintenant à 45 ans, j’ai beaucoup de mal avec les interactions sociales. Je n’arrive pas à aller vers les gens. Je suis bloquée. Je n’arrive pas à me faire des amis et j’en ai très peu. D’ailleurs j’apprécie ma solitude. Heureusement mon mari, qui est tout mon contraire, a le contact facile et m’aide à sortir de ma coquille. Dans le milieu professionnel, cela a un impact: mon travail n’est jamais valorisé et j’ai moins de prime et d’augmentation que mes collègues (voir pas du tout). Je me suis même demandé si ce n’était pas le syndrome d’Asperger, mais je n’ai pas été plus avant.
    Comme toi, le tricot, la couture me font du bien, m’apaisent. Je suis une boulimique de lecture. Mon livre m’accompagne partout, ça me rassure. Souvent mon mari me dit que je vis dans ma bulle. Mais ces moments de solitude et parfois de mutisme me sont indispensables pour me recentrer sur moi-même.
    Heureusement en vieillissant, ça va mieux mais je reste une handicapée des relations sociales:-)))
    Ca m’a fait du bien de te lire et de me dire que je ne suis pas seule.
    Bien à toi
    Christelle

  • Reply Clcarole 25 mai 2022 at 16 h 26 min

    Un doux moment passé à te lire. Tes mots sont si explicites. Je me reconnais en partie, surtout que nous partageons le même métier si dur.
    Ce gilet est magnifique et sa couleur lui rend bien hommage.
    Bravo ! Et merci d’avoir pris ce temps d’écriture.

  • Reply moscowgoule 26 mai 2022 at 11 h 14 min

    Holala, le gilet est canon ! Et dans cette couleur, ça change du classique gris/beige/noir, c’est même encore mieux ! En revanche je passe mon tour, les 10 pièces à coudre ensemble c’est no way – j’aime bien les coutures à la main, mais j’ai tendance à être distraite et donc à avoir des pièces qui n’ont pas le même nombre de rangs … Et on préfère tricoter des pièces portables, n’est-ce pas ?

    Et sur le monde intérieur, je te rejoins sur la difficulté de trouver un équilibre entre le cadenasser, et s’y réfugier jusqu’à avoir du mal à en sortir. Les loisirs manuels (et la musique pour moi) sont un bon moyen de trouver cet équilibre – et moins onéreux qu’une thérapie 😀

  • Reply pauline 26 mai 2022 at 13 h 57 min

    Il est vraiment superbe ce gilet et a du demandé beaucoup beaucoup de travail avec tous ces points différents. Tu peux être fière de toi. Je me retrouve un peu dans ce que tu dis, suis-je hypersensible ? je ne sais pas mais angoissée, timide oui et j’ai souvent besoin de temps pour me recharger seule.

  • Reply Declerck Eve 28 mai 2022 at 5 h 05 min

    J’ai complètement craqué sur tes photos instagram et j’ai commandé le modèle ( coloris châtaigne pour aller avec ma garde robe). En lisant ton article je comprends mieux pourquoi. Comme presque toutes les lectrices qui t’ont laissé un commentaire, je suis une grande rêveuse qui vit dans sa bulle. Je me suis complètement acceptée depuis longtemps et pourtant cela génère encore beaucoup d’anxiété chez moi. Pour ça, rien de tel que le tricot et je suis impatiente de commencer ce modèle ! Merci pour cet article !

  • Reply cé créations 30 mai 2022 at 10 h 15 min

    Je prends enfin le temps de te lire. C’est tellement toi tout ça. La société et ses étiquettes, c’est tellement dommage de devoir attendre l’âge adulte pour s’en affranchir. La petite fille que tu étais peut être fière de la femme que tu es devenue.
    Je t’embrasse Mathilde.

  • Reply Amaëlle 16 juin 2022 at 11 h 55 min

    Bonjour Félicie,
    merci pour ces photos d’un bel ouvrage et pour le ton personnel de ton article. Ton gilet est superbe et me donne très envie de me remettre au tricot avec un modèle ambitieux mais plaisant à tricoter comme celui-là. Je sais que je n’en aurai pas le temps dans les 2 ans à venir mais cela me réjouit de penser qu’un jour, si Dieu le veut, je ferai de nouveau du tricot. Je fais plutôt de la couture en ce moment car c’est un ouvrage que je peux terminer plus rapidement et qui ne va pas rester en suspens longtemps. Je ne suis pas hypersensible ; mais les loisirs manuels me font du bien en me donnant quelque chose de paisible : les mains travaillent avec soin, l’esprit se repose.

  • Reply Fabienne 27 juin 2022 at 16 h 01 min

    Bonjour,
    Quel plaisir de lire à nouveau un de tes articles ! Vraiment merci !!
    Les hypersensibles se reconnaissent bien là …
    Sans parler du superbe gilet, très réussi et l’analyse points forts / points faibles comme toujours si intéressante.

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